Le jour où Dubai m’a défié

Cette leçon d’excellence en photographie d’architecture intérieure a marqué ma pratique pour toujours

Après plus de 15 ans de carrière dans la photographie, dont 10 ans spécialisés dans l’architecture d’intérieur, je pensais en avoir vu pas mal. Avec des mécanismes bien rodés, une clientèle fidèle et des publications régulières dans la presse, j’étais confiant dans mon expertise. Cependant, une récente expérience à Dubai a non seulement mis à l’épreuve mon savoir-faire, mais a aussi redéfini mes propres standards d’excellence, me poussant à me réinventer professionnellement.

Emirats arabes unis, août 2023

La chaleur écrasante de 40°C m’accueille à mon arrivée au somptueux Atlantis le Royal, un resort 5 étoiles offrant une vue imprenable sur l’emblématique palmier de Dubai. Une société de production m’a confié une mission qui semblait être le rêve de tout photographe : 5 jours tous frais payés pour réaliser 15 photos des nouvelles suites luxueuses, le tout pour la communication officielle de l’hôtel.

Dès mon arrivée, j’ai senti que cette mission sortait de l’ordinaire. La beauté de ma chambre et l’attention méticuleuse du personnel ont instantanément éveillé en moi un mélange d’excitation et d’appréhension. La pression s’est intensifiée lorsqu’on m’a présenté « mon équipe » : une responsable marketing représentant le client, une styliste pour parfaire chaque mise en scène, un assistant photo pour l’éclairage, et deux membres du personnel de l’hôtel pour gérer les détails logistiques. Cette équipe nombreuse contrastait fortement avec mes habitudes de travail en solo, même dans les établissements de luxe en France.

Une séance photo sous haute surveillance

Les deux premiers jours ont été consacrés aux repérages et à la planification minutieuse du shooting. L’équipe marketing avait déjà effectué des repérages préliminaires avec des photos iPhone, que je devais valider et affiner avec mon équipement professionnel. Ces journées se sont transformées en un marathon d’allers-retours avec l’équipe cliente, chaque cadrage étant scruté et validé avec une précision chirurgicale.

Le troisième jour a marqué le début de la véritable mission photographique. L’objectif : capturer l’essence du luxe absolu à travers 6 photos quotidiennes de trois suites différentes. Chaque cliché exigeait une préparation méticuleuse, allant du choix de la couleur d’un livre sur une table au placement millimétré des rideaux, en passant par l’alignement parfait des chaises et l’agencement impeccable des plantes sur la terrasse. Chaque photo prise était immédiatement envoyée à l’équipe marketing pour validation, entraînant souvent de multiples ajustements.

La chaleur intense ajoutait un défi supplémentaire, nous obligeant à refroidir régulièrement notre équipement avec des serviettes humides pour éviter toute surchauffe.

Une fois le stylisme approuvé, le véritable défi technique commençait. Le brief exigeait de capturer simultanément l’intérieur et l’extérieur des suites, malgré les différences extrêmes de luminosité. Pour relever ce défi, j’ai utilisé la technique du bracketing, prenant jusqu’à 10 clichés différents pour chaque photo finale, en éclairant successivement diverses zones au flash. Mon assistant lumière courait d’un point à l’autre, flash en main, pour capturer chaque nuance d’éclairage nécessaire.

Ainsi, ce qui semblait être une mission de 6 photos par jour s’est transformé en une production de milliers de clichés, chacun contribuant à la création d’images parfaites qui captureraient l’essence même du luxe que l’Atlantis le Royal souhaitait projeter.

Une postproduction à la forte exigence

De retour à Paris, loin de la piscine de rêve de l’hôtel dont je n’ai pas eu le loisir de profiter, un nouveau défi m’attendait. La post-production s’est étalée sur trois mois, ponctués d’innombrables allers-retours avec l’équipe marketing pour peaufiner chaque image, dans le respect de la communication existante de l’hôtel. Fusionner les clichés du bracketing pour atteindre le résultat parfait ne fut pas ma seule mission. De multiples retouches ont été nécessaires.

Le ciel d’août à Dubaï, chargé de poussière, a nécessité un travail minutieux. On m’a demandé de le rendre « intéressant » en ajoutant des textures de nuages sur chaque photo. Pour les vues du célèbre palmier, il a fallu retoucher le sable noirci par la mer pour lui redonner sa blancheur immaculée. La ligne d’horizon, jugée trop présente, a dû être estompée.

Chaque détail a fait l’objet d’une attention méticuleuse : les joints des terrasses en carrelage ont été gommés, les végétaux trop modestes magnifiés, un parasol devenu indésirable effacé, les gonds des portes de douche ont disparu, et même la veinure du marbre a été éclaircie. Une myriade de détails scrutés par l’équipe de production avec une rigueur sans précédent dans ma carrière de photographe d’architecture. Chacune de mes images a été scrutée sur écran géant pour traquer la moindre imperfection, un niveau d’exigence que je croyais réservé à la photographie de mode haut de gamme.

Conclusion : Ces expériences qui font grandir 

Personnellement, j’ai toujours eu une préférence pour des photos d’architecture plus authentiques, où les draps peuvent être légèrement froissés et la lumière naturelle peut créer quelques zones éblouies. J’admire particulièrement le style d’AD, par exemple. Cependant, cette expérience a profondément modifié ma façon de travailler. Désormais, je consacre beaucoup plus de temps à la préparation et à la post-production. Je m’attarde sur le stylisme, vérifie chaque alignement, chaque objet, jusqu’au moindre câble.

Un ami photographe me fait remarquer que je passe peut-être trop de temps sur mes clichés par rapport à leur rentabilité, mais l’expérience de Dubaï m’a enseigné l’importance cruciale du détail dans l’univers du luxe. En tant que perfectionniste, cette approche résonne en moi et donne un sens nouveau à mon travail.

Je suis convaincu que produire des visuels d’une qualité irréprochable pour mes clients, en particuliers les architectes d’intérieur, dont les photos sont souvent l’unique témoignage de leur travail, leur permettra d’attirer une clientèle plus exigeante et haut de gamme. J’ai compris que ce cercle vertueux du perfectionnisme attire naturellement l’attention d’une clientèle plus raffinée et luxueuse. En cela, je suis infiniment reconnaissant d’avoir eu cette expérience hors du commun.

MATHIEU FIOL PHOTOGRAPHE

Installé à Paris depuis 2013, Mathieu Fiol est un photographe professionnel spécialisé en photos d’intérieur, de décoration et d’architecture depuis plus de 10 ans.